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A lire en ligne MENILMONTANT, un poulbot de Paris... | Le roman, Ménilmontant, en lecture pour vous... Vous pouvez lire une grande partie du roman d'Alain Gergaud, maintenant. Vous avez envie de connaître la suite ? ( disponible début 2011 ) Illustrations de Max Clerfeuille
" Chronique d'un gamin de Paris "
roman
I
Mes premiers souvenirs datent de la jeunesse de ma mémoire. Ils sont à la fois fidèles et un mélange d'albums photos, d'histoires cent fois racontées. Je crois que c'est l'exacte vérité.
Je suis né le 3 novembre 1946. Les congés payés existaient depuis peu de temps. J'habitais un quartier formidable. En tous les cas, c'est mon souvenir. Un quartier populaire qui, à cette époque, portait bien son nom. Maurice Chevalier l'a immortalisé : "Les gars de Ménilmontant". Nous habitions au numéro 60 de la rue de Ménilmontant, le 20 ème arrondissement. Ne cherchez pas l'immeuble, il n'existe plus ! Cette rue me semblait longue et interminable pour rejoindre la rue des Pyrénées. Nous étions à la mi-juillet sous une chaleur lourde. Pourtant il n'était pas encore 9 heures. Au 60 il y avait trois immeubles. Celui qui donnait sur la rue, le nôtre et puis, le dernier dont je ne connaissais qu'une façade. Sur le palier du premier étage, deux voisins. Margot une femme gentille. Je ne me rappelle pas de son mari. Au centre du palier une sorte d'énigme pour un garçon de mon âge. C'était beau. La porte entrouverte montrait un univers rempli de mystères sur un intérieur douillet où l'accent russe ajoutait à mon imagination. La dame rencontrait beaucoup d'hommes… Ma curiosité se mettait en mouvement. Bref !
***
Les portes claquaient. Papa criait, maman aussi tout en rigolant derrière son dos, en complicité malicieuse avec les enfants. L'attraction du lieu : nous ! Papa, maman, Hubert, mon frère aîné, Yves le second et plus tard, ma sœur Christine. Nous partions en vacances. Qu'on se le dise ! Et maman se chargeait bien de le faire savoir. Mon premier départ se passe en 1947. J'avais 9 mois. Nous étions le 16 juillet. Vous ne pouvez pas savoir comment notre joie, en tous les cas la mienne, s'aiguisait de plaisirs. C'est que pendant une semaine, au moins, nous avions préparé le départ. Je ne parle que des choses concrètes. Car dans ma petite tête, dès la fin juin, je tournais le dos à l'école. J'entrais dans des stimulations permanentes. D'ailleurs, j'eus une facilité déconcertante en oubliant, au moindre prétexte, l'école. Je n'aimais pas l'école ! Pendant une semaine, donc, on préparait les vacances. Attention ! On s'expatriait pour plus de deux mois !
Maman avait le don de provoquer le fou rire. Avec nous, elle avait une complicité de gamine. Papa, pas toujours dupe, en faisait les frais. Papa se devait d'être sérieux en bon responsable de famille. Ce contraste accentuait l'envie de rire. Faire les valises reste un grand moment, un cérémonial inoubliable.
Dès le début juillet la cour de l'école quittait sa monotonie. On préparait le spectacle destiné à la distribution des prix. Moi, je n'en menais pas large avec ma nonchalance de rêveur, celle du cancre.
J'avais déjà une personnalité avant même d'entrer à la maternelle du bas de la rue de Ménilmontant. Je me rappelle, comme d'aujourd'hui, du premier jour de la rentrée. Une longue descente au supplice pour ma mère …et moi. Quant aux institutrices, j'allais les dérouter pour quelque temps ! La main de maman tenait pourtant fermement la mienne. Je freinais en accrochant la semelle de crêpe sur le bitume. Et, quand je m'attardais sur une vitrine, maman bramait son désespoir. Cela ne faisait que commencer ! J'arrivais en terre étrangère et hostile. La cour, je la redoutais au premier regard. La salle, au rez-de-chaussée, gardait peu le soleil. Tout se trouvait au sol. Un terrain de jeux fabuleux aurait du attirer mon appétit du plaisir. Non, le mur du refus ! Je préférais rester spectateur tout en rêvant de connaître ces jeux qui me paressaient extraordinaires. A quelques années de la guerre, un trésor s'offrait à ma convoitise. Non, vraiment, non ! C'est ainsi que ce premier jour, une personnalité s 'affirmait. Je sortais déjà du moule habituel.
Non, je n'étais pas bête. En redoublant ma 9 ème, je fus deuxième de ma classe. Le Directeur qui croyait avoir sauvé le cancre, m'installait, tel un phénomène, debout sur le bureau. César saluait ses troupes. Personnalité, oui ! Au débouté de ceux qui penseraient le contraire. Il ne faudra pas trop d'une vie pour en souffrir et s'en épanouir. Pourquoi avoir choisi ce chemin particulier pour grandir ? Qui peut le savoir ! Monsieur Freud, lui-même, y perdait toute son érudition. Les parents ne s'embarrassaient pas des questions et des angoisses que provoque la vie actuelle. Leur attention particulière veillait sur le petit canard noir… Pourtant les souvenirs sentent bons les parfums d'une enfance bénie des dieux.
La distribution des prix ? L'ambiance de ce début juillet des années cinquante…. La tartine de beurre qui trempe dans le café au lait fumant, la blouse grise tâchée d'encre et retord au lavage, le short, les chaussettes qui baillent, la chaleur qui reste lourde. L'escalier aux marches de bois, délavées à l'eau de javel, se descend quatre à quatre. La main sur la rampe qui branle. Un étage seulement qui nous sépare de grand-mère : mémé. Je passe devant sa porte, dans ce rez-de-chaussée sombre. A gauche l'entrée de la cave est ouverte et laisse apparaître le mot " abri ". J'entends encore maman évoquer la peur, l'angoisse et le rire de ces soirées ou de ces nuits à la lueur de la chandelle, pendant les bombardements de Paris. Le couloir qui mène à l'immeuble de la rue de Ménilmontant traverse une petite cour. A droite, le logement de la concierge, madame Karle. A gauche, comme un pavillon rescapé du Paris de Zola, l'atelier de la couturière. On passe le couloir de l'immeuble du 60, sous l'œil curieux de la concierge. Quelle importance ce personnage ! Le lien, le témoin, la présence, un rôle riche en péripéties pittoresques. Un personnage central qui, d'étages en étages, de couloirs en couloirs a un pouvoir redoutable. La rue de Ménilmontant est encore un village. Il est animé de cette gouaille parisienne formée de tant de diversité.
La circulation est bonne enfant avec l'autobus que Nourev ou Mécano illustre si bien sous la main des gamins. Ce sont les bruits familiers de l'épicier, du bougnat, juste en face. Il s'appelle Monsieur Boulet, cela ne s'invente pas. Un peu plus haut, la charcuterie ou plutôt la fille de la charcutière. Elle attirera beaucoup mon frère Yves, vers son adolescence. La rue s'anime du vitrier. De maison en maison, son attirail sur le dos, il crie : " vitrier, vitrier " ! A droite, à gauche pour traverser la rue et atteindre un nuage de fumée qui se dégage de dessous le pont. Le train vient de surgir. On entend le hurlement de son sifflet et le bruit de ses wagons familiers sur les rails disjoints. Arrêt ; pour voir le train à nouveau s'engouffrer sous le tunnel et sentir l'odeur du charbon qui imprègne toute une jeunesse entre le poêle, le bougnat et le départ en vacances… A la maison la joie de tenir sous sa main le premier train Jouef pour des parties de plaisir qui nourrissent l'imaginaire…
La rue Henri Chevreau et son école du même nom, le " patro ", juste, avant, sur la droite. En face de l'école, la confiserie, une échoppe chaleureuse. La vitrine en bois avec ses vitres au mastic craquelant… Les bocaux de verre avec les carambars, les roudoudous, le réglisse, le zan… Yves était un adepte du réglisse.
*
L'école a des airs de vacances. Seule la distribution des prix me tracasse. Elle m'angoisse un peu, surtout le jour critique de la distribution où l'attente est longue : 29 ème, 30 éme prix, 31 éme prix à … mon nom doit venir et se fait encore attendre ! Passé ce cap fatidique, ma nonchalance pourra s'épanouir pour deux mois et demi de vacances à l'autre bout de la France. Oui, ce fameux départ en vacances dans une effervescence inoubliable. Cette joie s'anime parce qu'elle est gagnée, durement acquise, longuement préparée. Tous les ingrédients de la jubilation : le plaisir. Une leçon de bonheur pour nourrir la vie d'adulte.
Le préau se profile tout en long et mène à une partie des classes. Il s'ouvre sur la cour de marronniers. Les matins d'hiver le préau est encore éclairé au gaz. Dans les classes, seulement en dépannage. La cour est animée. Des ouvriers montent l'estrade. Je me prends à aimer l'école. La récrée dure plus longtemps et les jeux de billes font miroiter les calots de la récompense.
Saloun, Saloun ?
J'ai trouvé mon copain. Ils sont peu nombreux. Saloun est arabe. J'ai des cheveux très frisés, presque crépus, on va bien ensemble. Pourquoi choisir le seul arabe de la classe ?
" Le bicot, oh, le bicot " crient, en vrac, les autres. Je ne comprends pas. Plus tard, je verrai mon père assis sur un banc du square de la rue Sorbier, à côté " d'un bicot ", en pleine guerre d'Algérie ! Deux êtres qui dialoguent. Papa se refuse à le tutoyer, comme la majorité des gens. Il l'écoute, le respecte, le renseigne et se compromet aux yeux du plus grand nombre…… ! Mon école est au cœur de la vie. Je regarde et j'apprends mieux que dans n'importe quel livre. Je comprends de quelle race je suis. Celle de mon père et ma mère qui m'ont transmis leur humanisme. Pas facile à assumer comme héritage ! Mais, j'en suis sacrement fier de cette naturelle " Education Civique ". Quelle chance pour quels déboires… ! J'avais un respect instinctif pour Saloun. Il portait une part de mystère qui excitait ma curiosité.
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Michel, habite la rue de Ménilmontant entre le croisement de la rue Sorbier, de la rue Henri Chevreau et le Presbytère Notre Dame de la Croix.
T'as vu mes calots… Et celui-là, en fer ?
Michel loge dans un modeste appartement. Il fait ses devoirs sur une petite table, dans un placard. Il est face au mur, la porte à demi refermée. Je trouve ça triste. Chez nous on n'a pas de bureau. La table de la salle à manger sert à beaucoup de choses. Entre autre à parler. Un cadeau royal pour l'époque !
Philippe Bourdeaux a les cheveux frisés, blonds, en bataille. C'est le fils du coiffeur de la rue Sorbier, juste sur la petite place qui fait l'angle avec la rue de Ménilmontant. Un coiffeur qui ne me voit pas souvent. Philippe a un côté artiste qui en fait la cible des quolibets. Il est sensible et pleure pour un rien. Alors, la vindicte populaire le traite de fille.
Je ne suis pas oublié avec mon air un peu maladif. Ma maigreur me vaut souvent d'être traité de " fil de fer " ou quelquefois aussi de bicot, à cause de mes cheveux. J'étais très timide et ça n'arrangeait rien. Je vais en souffrir longtemps de cette timidité. Un véritable handicap que je ne surmonterai jamais complètement. Deux ou trois fois j'ai entendu le chœur des lâches entonner successivement : " oh, le bicot, oh ! Oh, oh, la fi - lle, ! Oh, fil de fer - er " ! Formateur…
Coup de sifflet ! Devant les quatre classes qui font face à la cour, quatre colonnes de deux se forment. A 45 degrés, les autres, les plus grands qui chahutent davantage. Ils mettent du temps à faire le silence, les mains sur les épaules du copain de devant, pour la " distance ". On me trouve dans les trois derniers. Je suis grand et maigre. Quand la distance est bien faite on rabat les bras le long du corps, en silence. Le vent souffle légèrement des vagues de la chaleur qui s'installe. Ma classe se trouve dans l'angle de la cour qui fait prolongement aux pissotières. A gauche, en entrant, le gros poêle ne rougeoie pas. Nous sommes en été. Le bureau de la maîtresse, les tables en bois avec les encriers blancs et cette odeur de cire, celle du vendredi 16 heures… demain nous ne cirerons pas les tables. La distribution des prix est à 11 heures précises, dans la cour, en plein air.
On rend les livres à la République Française en enlevant la couverture en papier kraft ou plus rarement en papier journal. La liberté se trouve à ma portée. Mon bonheur serait complet, sans cette maudite distribution des prix. Quelle invention !
Juste avant la récrée de 10 heures la maîtresse terminera de nous raconter, si on est sage, l'histoire du braconnier aux prises avec les gendarmes. Fameux ! Deuxième heure avec la répétition d'une chanson mimée : " c'est nous les gardiens de la circulation, circulation, circulation, c'est nous les… ". Moment respectable parce mon père, justement, était dans la police, oui… ! Et, ça la maîtresse, elle le savait et les copains du même coup portaient un autre regard ! Le prestige du simple mot p o l i c e en imposait. Juste revanche en fin d'année. Maman ne m'avait pas trop aidé pour la création du costume. Seul, le képi blanc servait la prestance de l'uniforme. Le bâton blanc, l'école l'avait fourni, la peinture aussi. Pas triste la décoration du bâton ! Quant aux espèces de manchettes blanches en carton pâte, elles aussi peintes en blanc ? La catastrophe … ! Le temps orageux de la veille et l'humidité qui s'en suivit transformait le dit carton en un objet mou, non identifiable, au grand désespoir de la maîtresse. Nous devions mimer les gestes du gardien de la paix en pleine circulation ! Et d'une manchette par terre et d'une autre qui volait. Les rires étaient d'autant plus savoureux que l'autorité de la maîtresse nous imposait la crainte. Le midi je rentrais à la maison dans ce joyeux tintamarre. L'après-midi, sans doute, se passa entre récréations et rangements. Demain la distribution des prix, le passage obligé et : les vacances !
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II
Le short, les chaussettes blanches qui godillent, pas de ceinture mais d'affreuses bretelles en grosse toile d'une largeur… infinie. Les bretelles s'accrochaient avec deux fois deux paires de boutons devant et deux autres boutons derrière. Maman tirait bien sur les bretelles qui pressaient le short jusque dans la raie des fesses. Mon tour de taille se trouvait trop mince pour l'ampleur de " l'habit du dimanche " confectionné par ma tante Castet couturière, de son état, ancienne première Dame de chez Fath, version officielle ! Alors ! Assurément je ne courais pas vers le premier prix ! Mon frère Hubert, l'aîné et Yves, le benjamin participaient à la mise à mal du petit frère. Eux, les grands, portaient pantalons de golf, comme Tintin. La Tante Castet, mieux inspirée pour les vêtements de mes frères, jubilait devant ses chefs-d'œuvre de haute couture. Des pantalons que je…porterai plus tard, quand la mode sera largement dépassée… Hubert et Yves retrouvaient la communale de leurs méfaits. Deux lascars qui ont donné à parler d'eux.
Dehors le soleil s'installait dans une chaleur lourde. Les cours, entre les immeubles, s'animaient de commérages succulents d'une fenêtre à l'autre. Discrétion assurée ! Le soixante rue de Ménilmontant reste le souvenir d'une grande scène de théâtre populaire. Impossible de reconstituer ce spectacle permanent si riche en événements, drôles, graves, pétillants, surréalistes ! Le café au lait, avec de grandes tartines grillées, le dimanche ou les jours de fêtes, sentaient bon…la chicorée.
Après, la grâce matinée, l'heure fatidique arrivait. Maman enfilait ses chaussures, un tour de verrou pour sortir et la grosse clé pour refermer la porte. Papa travaillait, ouf ! J'étais seul avec maman et mes deux frères. Sur le palier il fallut embrasser ma tante Jacqueline, réveillée par sa sœur, maman. Le cœur battait fort. Mes habits me rendaient mal à l'aise. La main de maman me tenait ferme. Grand-mère me donna un sucre d'orge en passant devant sa porte. Dans la cour je croyais que tout l'immeuble me regardait. La porte de l'immeuble qui claque, l'odeur de la rue, mon village … Le bus, le 96 crachote en montant la rue avec son receveur sur la plate-forme arrière. Il y a les inconditionnels du plein air. Ils montent en marche. Le receveur est complice et libère l'entrave en cuir qui sert de portière symbolique. Au plafond, juste au-dessus, une poignée en bois au long d'une chaîne. Elle court jusqu'à la cabine du chauffeur. C'est le signal sonore. Le lien entre deux employés de la RATP pour communiquer. Juste une poignée en bois, une chaîne et le tintement d'un mystérieux son. La main, l'oreille, l'odeur, une prise avec le réel, si simplement humaine, trop simple…
L'épicerie de Madame Risse se trouve juste en sortant de l'immeuble à droite, le lieu de tous les échanges. La motte de beurre, le vin à la tireuse, les bouteilles de lait frais, l'odeur de sciure sur le sol, l'étal, dehors, sous le vieux store délavé… Odeurs magnifiques qui renaissent après la guerre et crient victoire. La voix de monsieur Risse répond aux boniments de " marchandes de quatre saisons " qui jalonnent la rue de Ménilmontant, plus bas, en dessous de l'église. Le trottoir sent bon le grésille. L'eau des caniveaux, précipitée par le balai en branches de boulots, celui du balayeur, sa casquette sans forme vissée sur la tête. Un peu plus haut on hume l'odeur du pain croustillant. La porte vitrée s'ouvre. Elle s'égaie de la clochette qui marque joyeusement toutes visites. Je vais chercher le pain avec les pièces de monnaie enveloppées dans du papier journal. Juste à gauche, en sortant du 60, le tailleur, la boutique un peu mystérieuse. Je n'y suis entré que peu de fois. Ce n'était pas pour nous. La tante Castet régnait sur la famille ! Nous habitions dans un vrai quartier populaire. La population vivait dans un équilibre que je trouve aujourd'hui exceptionnel. A l'heure de la banalisation et de l'uniformité, mon enfance garde les souvenirs d'une belle démocraties, naturelle. Le tailleur, le bijoutier, l'épicier, le bougnat, le cafetier, le vitrier, le chanteur des rues, le balayeur, la concierge et j'en passe, vivaient dans une harmonie, quasi miraculeuse. Tout ce monde se côtoyait et se respectait à la fois. La vie était en relief. Elle n'évitait pas les coups de gueule, les fâcheries ou les solidarités. La vie se donnait à sentir dans sa diversité. On traversait la rue. Monsieur Boulet était Auvergnat, comme il se doit. Cafetier et marchand de charbons, tout à la fois. Il blaguait toujours avec maman. J'eus rarement l'occasion d'entrer à l'intérieur. Cela me paressait noirâtre et le lieu des hommes. Les petites tables rondes avec les pieds en fonte, les odeurs de Viandox pour l'hiver, la bière et son Picon, le Cinzano et l'éternel petit rouge ou blanc…. La belle charcutière de mon frère et sa plantureuse maman, le pont de chemin de fer, la rue Henri Chevreau, l'école communale… les odeurs, les bruits qui rassurent notre mémoire et qui sont toujours plus beaux que l'incertitude du présent quand ils sont ceux du bonheur.
L'autobus faisait coin-coin, il ne klaxonnait pas. La voix était humaine, rarement sonorisé. Le train sentait la sueur et la suie, la graisse, la vapeur. Les sabots des freins crissaient sur l'acier des roues, le sifflet donnait des tut-tuts criards. Le silence s'installait entre le passage des voitures. Les " vins du postillon " se déplaçaient avec un moteur à crottin, deux chevaux charnus attelés à l'ancienne. Le postillon tenait bien les rênes, son chapeau haut de forme vissé sur la tête. Témoignage d'une réclame qui servait de passage d'une époque à l'autre : " Les vins du postillon ". Cette rue était mon village.
Nostalgie de ce temps de l'enfance où tout s'enjolive. Peut-être ! Témoignage d'une époque qui laisse à réfléchir. Nécessaire réminiscence pour ajuster le temps présent. Rien ne me semble plus vrai que ce temps passé. Je le crois juste parce qu'il prenait le temps du pas de l'homme. Il respectait le rythme biologique. Sans doute, il bafouait tout autant les grands mots de liberté, égalité, fraternité. La souffrance, la faim, la misère et… tout exista, quand même, sans aucun doute.
Un récit qui se prend, comme à l'envie de chacun, pour nourrir sa tranche de vie. Vivre !
III
Il y eut la distribution des prix. Un long temps de pénitence, de solitude, la tête entrée dans les épaules. " C'est nous les agents de la circulation, circulation, circulation… ", sous les applaudissements du public. J'aurais tellement voulu être, déjà, à la gare de Lyon, dans le train, en route pour l'aventure… Non ! C'est le chemin de croix. Il forge une personnalité, un destin imposé par des dieux inconnus. Détresse de mes parents ? Je sors du moule, sorte de rebelle timide et pugnace. Pourtant, j'entre, dès l'enfance, dans ce qui sera ma liberté. Un choix ? La vie, la mienne. " Non, rien de rien, non, je ne regrette rien, ni la … "
L'estrade est dressée sous le préau. Deux fois trois six drapeaux, au fond, affirment la patrie retrouvée. Au premier rang, il y a des personnalités énigmatiques. Nous sommes tous endimanchés, pour un samedi ! La communale se déploie sur l'estrade et dans la cour avec de nombreux rangs de chaises d'une assemblée frémissante. Nous sommes au cœur de l'école de la république. Le tohu-bohu de la séparation de l 'Eglise et de l'Etat marque toujours son empreinte. Deux camps, forts d'eux-mêmes, des rivalités et des revanches à prendre, coexistent. La communale est imprégnée de militantisme communiste bien antagoniste de l'institution catholique, apostolique et romaine ! Un communisme courageux par son engagement dans la Résistance. Une réalité complexe et simpliste à la fois qui passe bien loin de l'enfant…
La cour est noire de monde. Prix d'honneur, prix d'excellence, premier prix de géographie… ! La longue liste me donne des suées de honte. Douzième, trente- deuxième… quarante quatrième ? Ouf ! C'est moi ! L'allée centrale est longue à parcourir. Le rouge aux joues, je dois franchir les trois marches de l'estrade. J'ai l'impression que de grands juges vont me tuer du regard. Mon bulletin, sans prix, demi-tour, vite, oh ! Vite, me faire oublier, retrouver ma place anonyme, au centre de la foule. Au milieu de mon retour, j'entends, quarante-cinquième et dernier, Guinchard Maurice, presque un soulagement… Et la litanie continue pour d'autres copains. Il y en a un qui est tout petit. Celui de la classe des grands ! Il porte six ou sept livres, le menton posé maladroitement dessus. Les chaussettes godillent sur des mollets maigres. C'est un prince qui parcourt l'année. Si je pouvais lui faire un croc en jambes, hum ! J'oubliais très vite mon humiliation de cancre. Ma mère moins vite… La Marseillaise crache son hymne dans les haut-parleurs. C'est la ruée vers la sortie. Quelques parents s'attardent encore à parlementer avec des instituteurs. Les chaises sont en tout sens. Quelques papiers jonchent le sol. La femme qui était devant moi dandine son postérieure triomphant. Mon gros Malabar orne, comme un œuf éclaté, sa fesse droite ! " J'allais pas aller à l'estrade la bouche pleine de chewing-gum ? " Je donne un coup de coude à Saloun. Il pouffe de rire, se cachant le visage de la main.
Maman, maman ! On rentre avec Saloun ? Oui, si tu veux.
Mes deux frères, les grands, sont déjà loin. Pour rentrer à la maison, nous avions deux parcours possibles. Celui de ma mère, à gauche en sortant de l'école, rue Henry Chevreau, puis la rue de Ménilmontant à droite, sur quelques mètres. Nous étions au 60. Ma maison, ma cour, mon village. Une maison qui était un petit appartement au premier étage. On en reparlera. On pouvait revenir par l'autre côté, en sortant de la communale, à droite. Le chemin préféré de ma grand-mère, le mien aussi. La rue de la Mare, puis l'impasse de la Mare, au pied de la passerelle. Une passerelle qui me rappelle, celle du canal de la Porte Saint Martin : " atmosphère, atmosphère, est-ce que j'ai une gueule d'atmosphère ! " Arletty, Gabin. La mienne était plus grande, la passerelle, pas ma gueule.
Le père de Saloun tenait un bar louche, aux dires de ma grand-mère. L'endroit exotique, avec des vitres jaunes en verre opaque, accueillait exclusivement les Arabes. " Les Arabes " désignait le terme général englobant plusieurs nationalités. On ne faisait pas de détails. Ma grand-mère, pas moins. Une porte sur un battant ouvrait vers un intérieur sombre, un peu secret. Beaucoup de fumée, uniquement des hommes au parlé fort. Je n'étais jamais rentré, à peine, sur le pas de la porte. C'était comme ça. On ne se posait pas de question. D'ailleurs, quand je disais, on rentre avec Saloun ? On le suivait, à dix mètres derrière. Normal ! Paris, capitale de la France et de la métropole appartenait aux parisiens. Saloun se retournait de temps en temps pour quelques complicités. Nous étions ensemble. Quand je revenais seul, le père de Saloun m'adressait quelques mots. Un homme doux et gentil. Sur le pas de la porte, la mère de mon copain, me faisait un signe de la main, avec un grand sourire. Ce devait être la seule femme dans le bar. Toutes les femmes catholiques de la paroisse portaient un foulard pour se rendre à la messe le dimanche. Sauf que la mère de Saloun, elle, le portait tout le temps. Il était joli. Nous étions à trois pas de Saloun, au pied de la passerelle. Il se retourna franchement pour me faire un grand signe de la main. Plus loin, dans la pénombre son père m'adressa un geste de la main. Je répondis en levant les bras et les agitant joyeusement. Ma mère me tira par la main, énergiquement. Saloun ne partait pas en vacances. Il entrait dans son univers. Ma passerelle dominait la gare de Ménilmontant. Quelques rares trains s'arrêtaient, quelques fois. Le train bleu, lui, passait régulièrement, à vive allure. Mon Orient Express ! Le panache de fumée nous envahissait. Hum, que ça sentait bon ! Le bruit, la couleur, le sifflet, la lanterne rouge… Cette passerelle, lieu de rendez-vous, de jeux, de rêveries, de troc, de bagarres…. Interdit aux adultes, elle appartenait aux gamins et aux grands. Les grands ? Un monde étrange pour moi, tellement loin. Le mot adolescence était inconnu. La passerelle, un endroit stratégique, vue à 180 degrés sur le territoire de nos espiègleries. En fer, à la Eiffel, le royaume des poulbots de Ménilmontant. De rares adultes y passaient. Paris, mon village, ma portion de vingtième. Le vingtième est la France. Des noms de rues lointaines marquaient la limite de terres inconnues. La rue des Pyrénnées, Gambetta, le Père Lachaise, Boulevard de Ménilmontant, la rue des Couronnes. Des endroits étonnants aux bouffées de bonheur. Le cirque d'hiver, la République, le Gaumont Palace, place Clichy, une fois par an, pour le Noël de la Police. Une salle splendide avec son grand rideau qui s'ouvrait majestueusement. L'orgue électrique qui surgissait du sol pour jouer des airs magiques et disparaissait pour l'arrivée pétillante de Arlette Péters et Jean Nohain. Et le Vel d'Hiv ! Encore un peu plus loin dans ma mémoire. De vagues souvenirs d'une foule énorme, de plusieurs spectacles en même temps. La piste, le cirque, l'immense vaisseau de poutrelles de fer. Souvenirs incroyables, lumières, féeries de ma jeunesse qui se goûtaient dans la mesure ou le temps imprégnait le désir. Nostalgie évidente d'une vie simple qui déclinait une palette de couleurs. Je n'oublie pas les couleurs sombres. Simplement, elles évitaient l'uniformité, la standardisation, l'ennui… Mon temps, digérait doucement des bouffées de joie. Le temps s'harmonisait avec la nature et le corps de l'homme. On sentait le froid et le chaud, les escaliers à gravir, la cire, la javel, l'odeur du lait qui bout, le charbon, les chanteurs de rue, le vitrier, le repas de fête, les vacances…
Une fois la passerelle passée, à droite, la gare et sa cour. Les restes d'une activité, le maintien d'un service minimum, la fin programmée d'une époque. Il existait toujours un trafic de marchandises. Trois jours avant le départ en vacances, on y portait les vélos. Quatre, puis cinq, quand ma sœur arriva, quatre ans après ma naissance. Au 60 on extirpait les bicyclettes de la cave de l'immeuble. Je tenais la chandelle en mettant ma main devant pour la protéger, de peur qu'elle s'éteigne. Au guidon, l'employé de la SNCF, en blouse grise, attachait une étiquette, avec un fil de fer souple. C'était les prémices des vacances. Et, le bouclage des valises !
A gauche, encore une boutique de confiserie. De grands bocaux en verre, le couvercle enlevé, la main puisant… En face, le square Notre Dame. La rue des Couronnes s'enfuyait aux limites de mon quartier. La rue Deupatoria longeait l'église. Le parvis de Notre Dame, avec sa multitude de marches, rejoignait la rue Julien Lacroix. J'oubliais le chemin qui longeait la ligne du chemin de fer et qui rejoignait la rue de Ménilmontant : " le chemin des crottes ". C'est mémé qui avait donné ce nom. Maman l'évitait. Mystère ! Pendant l'occupation allemande, maman, si, c'est vrai ! Elle avait attaqué des trains de " boches ". Une héroïne, ma maman ! C'était une Résistante comme papa était commissaire de police.
Un peu plus loin le marchand de jouets, sur le même trottoir. Je collais mes yeux sur la vitrine et me haussais sur le rebord en bois. La peinture Valentine s'écaillait sur les couches successives. La porte et sa petite clochette. Mon frère, Yves, lorgnait depuis longtemps sur une maquette d'avion. Le jour où il en fît l'achat, le square accueillait Mermoz et Saint Exupéry, pas moins ! Yves consacrait des heures de patiences insoutenables, à coller, monter, assembler. J'attendais ! L'hélice, un gros élastique la reliait à la queue de la maquette. L'index tournait l'hélice dans une ronde périlleuse, jusqu'à la tension maximum de l'élastique. Mon frère tenait le fruit de sa patience à bout de bras, en maintenant l'hélice. Et, hop ! Extraordinaire ! La maquette prenait vie. Elle volait en belle ligne droite sur toute la largeur du square. Terrain d'atterrissage, en douceur : le bac à sable. Et, quelques gamins, comme moi, restaient la bouche ouverte. Un court silence ! Et la ruée autour de mon frère qui tenait fièrement l'aéroplane. Ce mot savant que m'avait appris notre grand-mère, Victorine.
D'autres métiers, le cordonnier qui me faisait mal à enfoncer des clous dans les semelles en cuir. Je pensais au Maréchal Ferrant. A la maison, c'est papa qui réparait nos chaussures. A l'intérieur de la chaussure il rabattait les clous qu'il enfonçait fortement dans le talon ! Misère ! Y'en avait des clous ! Plus solide, pas possible ! Je me souviens de la sensation bizarre sous le talon. Des petites bosses, puis des écorchures avec ses maudits clous recourbés. Solide !
Maman, j'ai mal au pied ! Où ça, mon chéri ? J'enlevais la chaussette en laine.
Là ! Je montrais mon talon et son égratignure. Maman passait son doigt dans la chaussure sous la semelle en matière d'après guerre.
Aie !
Et maman se piquait sur le clou qui dépassait. Sourire et mou se conjuguaient sur mon visage. Papa allait se faire disputer. Et vlan, un coup de marteau sur le clou rebelle ! On repartait à l'aventure, enfants martyrs, victime d'un bricoleur de " bonne volonté "…
Entre la rue de la Mare, Notre Dame de la Croix et la rue de Ménilmontant, les lampadaires fonctionnaient au gaz. Le jour une petite veilleuse et le soir venant, un bel éclairage. Il révolutionna la vie en ville, en son temps.
Maman s'arrêtait toujours devant le bijoutier qui marquait le coin de la rue de Ménilmontant et celle des Amandiers. Le pâtissier, un bistro, le marchand de journaux, le tailleur et le soixante. La porte s'ouvrait avec un bouton électrique. Madame Karle, s'informait. Elle soulevait le rideau de la loge. Toujours de la même façon. La première cour, et deux trois chats malingres surgissaient. Notre immeuble, la porte de grand-mère, l'escalier en bois et sa rampe… Elle donnait chaud aux fesses ! A demi-étage, la fontaine et les " chiottes ". Une fois, en classe de 10 éme, j'ai demandé, à la maîtresse, d'aller aux chiottes. J'ai été puni avec une heure de retenue. Toute une histoire à la maison ! Alors, au 60 je disais les chiottes et au dehors les wc. Un petit air anglais. C'était plus digne que de dire : " Madame, j'ai envie de faire pipi " ! Entre la maison et la communale, c'était deux pays différents. La porte de la maison s'ouvrait. La serrure du milieu, le verrou d'en haut. Une petite entrée, juste en face la cuisine. Au sol les valises et sur la table ce qui devait rentrer dans les valises. Les vacances de Monsieur Hulot et les éternels coups de gueule de papa qui ne faisaient pas peur à une mouche. Juste les bons ingrédients pour un peu de tension qui excitait les contrastes. Les rires, papa s'énervant, les rires encore jusqu'aux larmes libératrices, de joies. Pleurer de joie ! Le temps est lourd, chaud. Il n'y a pas d'air. Plus que demain dimanche. Lundi, nous partons.
IV
Il y a quatre grandes valises. Une verte, une marron grossière imitation cuir et deux de couleurs indéfinies. Du carton toilé à l'intérieur bordé d'un vague métal sur la tranche et dans les coins. Elles reviennent de guerre. Solides les valises ! Elles n'ont plus de forme. Les fermetures bâillent. Les poignées tiennent par des rivets miraculeux.
Nous partons pour deux mois et demi…
La première valise est sur le palier. Madame Karle, les mains appuyées sur les hanches, ouvre les mêmes yeux exorbités que l'année dernière.
" Il faudra deux taxis ", dit madame Karle. Mais, non, je vous assure, y'en a moins que l 'année dernière ! Maman, se rassure et interpelle :
Hubert, monte dessus, doucement !
A moi :
Aide ton frère, mets tes genoux sur le côté, pousse, là, sur le coin, oui !
Impossible de faire coïncider le couvercle et le corps de la valise ! Papa s'énerve. Tout à coup, Hubert a envie de " pisser " et… je reste seul avec mes frêles genoux. Tout le côté gauche se relève. Maman tombe sur le derrière. J'entends Hubert qui rit dans les " chiottes ". Maman éclate de rire, aussi. Plus papa s'énerve, plus nous rions. Madame Karle nous rejoint pour participer au fou rire. Elle ne rit pas, elle pond un œuf, un gros ! Un feu d'artifice. Papa part dans la cour cacher son rire. Grand-mère crie du rez-de-chaussée :
Qu'est-ce qui se passe ? Avec un ton toujours un peu dramatique, pensant toujours que les boches reviennent !
Elle monte quelques marches, contemple. Et quand grand-mère rit, attention ! Mémé s'assoit à mi-parcours, avec un torchon dans les mains qui lui sert de mouchoir. Elle a un rire aigu et communicatif. Si elle avait rit comme ça devant l'ennemi, il débandait gaillardement jusqu'à l'Oural !
Maman :
Je vais faire pipi dans la culotte !
Elle se lève, serre les jambes, les mains entre les cuisses. Margot, la voisine, ouvre la porte et surgit dans le rire général. Et quand la dame du dernier étage descend l'escalier avec son air pincé de fausse bourgeoise. Le rire redouble, maman se précipite dans les…wc. Elle ne ferme jamais la porte. Subitement, quelques petits pets secs et bruyants se font entendre. Nous crions de rire. Epouvantable ! La bourgeoise et son mépris, maman, les contrastes, tous les personnages d'une scène inoubliable.
On se calme ! L'opération valise numéro un recommence. Ouf ! Ca tient.
Papa remonte l'escalier en dodelinant de la tête et ne peut pas faire autre chose que de passer des vociférations grincheuses, au rire, lui aussi.
" Vous êtes malade, non ? "
La valise est fermée. Ce n'est pas terminé. Il faut mettre deux couvertures sur le dessus. Chose faite. Deux ceintures en cuir encerclent le tout. La valise est aérophagique, boursouflée de toute part. Il reste trois autres valises…à l'identique. Pensez donc ! Six couvertures, les torchons et autres linges glissés au dernier moment. Il est impossible de prendre une valise par la poignée. Elle ne survivrait pas. Encore faudrait-il pouvoir la soulever !
Le dimanche se poursuit au même rythme, dans la même ambiance. Tout le voisinage est au courant du départ imminent. La tante Castet vient nous dire au revoir : sublimes cadeaux, des shorts mal taillés, heureux !
Les voisins sont jaloux. Mes copains aussi. La seule famille à partir en vacances est la nôtre. Il y a bien des gamins qui vont chez un oncle ou une tante. Mais, ce n'est pas plus loin que la banlieue de Paris. Le dépaysement est maigre.
*
Le dimanche soir, il y a de l'énervement dans l'air. Le temps est orageux. Entre les immeubles la chaleur de la cour remonte. Les fenêtres sont grandes ouvertes. Dans l'entrée les quatre valises attendent le départ. La nuit de dimanche à lundi est longue, longue. Mes frères dorment depuis peu. Je ne tarde pas à faire de même. Dans l'unique chambre mes deux frères partagent le même lit. Moi, je suis, au pied, sur un divan bleu qu'on déploie le soir.
Maman et papa dorment dans la salle à manger, le long du mur qui prolonge la fenêtre.
Maman fait pipi. Papa aussi. Le bruit dans le pot de chambre familial est impressionnant. Un pot en métal bleu émaillé, avec un couvercle au son particulier. Plus d'une fois il a servit de cymbale !
Un chat miaule, une brise légère ondule le rideau. Papa ronfle. Dans l'immeuble d'en face, un couple se dispute. Le silence s'invente peu à peu. Paris s'endort.
°°°
Paris s'éveille ! Dring, dring ! Le gros réveil mécanique fait des bonds et nous aussi. Le jour se lève sur notre épopée. Je saute du lit les pieds dans les godasses. J'ai dormi tout habillé, mes frères aussi. Papa revient de chez madame Risse, l'épicière et du boulanger avec des baguettes fraîches. Maman fait bouillir le lait. Un peu de café à la chicorée et je croque dans la baguette croustillante. La margarine est un peu rance. Mais, la baguette, hum ! Sept heures ! Les cloches de Notre Dame sonnent l'angélus. Le 96 crachote toujours en montant la rue. Le camion du laitier revient de la rue des Pyrénées. Paris s'éveille ? Paris est calme comme un dimanche matin de juillet, dans les années cinquante. Il fait moins chaud qu'hier soir. Un nuage a percé sa fraîcheur.
On ferme les fenêtres, tirent les rideaux. Mémé reçoit les ultimes consignes. Maman trouve le moyen d'ajouter quelques babioles entre les couvertures des valises. Il y a quelques sacs en plus, le casse croûte, la boisson. Ma grand-mère ne part plus avec nous.
Mes premières vacances remontent à l'âge de neuf mois en 1947. Pendant les années 44 à 46 mes frères partaient chez les Blanchet. Un brave couple aux cheveux blancs, dans ce pays que nous allions adopter. Ce pays refuge, espoir, joie, partage des souffrances, douceur et violence des orages, de la bise qui souffle le nord et des dizaines d'autres vents qui vous réconcilient avec l'espérance. Les couleurs du temps jouent à l'infini une musique variée. Elle répond à toutes les questions. Ce pays refuge pour temps de guerre et d'après désastre… A compter de 1945 mes deux grands-mères, ma tante, la sœur de maman, son mari, ma cousine Josiane suivaient. J'allais rejoindre cet endroit. Une terre de connaissance, de couleurs chaleureuses, d'accueil, de belles amitiés et de solidarités. Vaguement, je vois mémé, là-bas, mélange de souvenirs et de photos cent fois regardées. On avait épousé ce pays, paradis de mon enfance, creuset de ma vie, fidélité toujours présente. Ma mémé avait le cœur gros de nous regarder partir.
V
Mémé donna le jour à papa. Papa est fils unique. Maman appelle mémé, maman. C'est ainsi dans le pays de Nantes. A Nantes mémé a été Miss Nantes. La photo l'atteste en haut d'un grand char, entourée de ses dauphines et de sa cour. Ma grand-mère est une princesse. En tous les cas elle aurait pu l'être. Grand-mère Victorine a échappé aux bombardements de Nantes, par miracle. Des peurs lui restent, des cauchemars la tourmentent, la nuit, on comprend. La vie de ma grand-mère est celle d'une originale de grand don. Allez savoir comment trier le burlesque et le tragique ? Victorine est une femme cultivée éduquée bourgeoisement. Sa passion pour l'opéra, les soirées au théâtre Graslin me donnent la chair de poule. Elle raconte en artiste, s'adapte, chante, mime : extraordinaire ! Mon grand-père était " responsable technique " du Casino de Nantes. Je ne connais de lui qu'une photo. Il pose fièrement devant une grosse machine avec une énorme roue. Comme dans le film de Charlot, les temps modernes. Grand-père Georges est mort jeune, des suites de la guerre 14-18, le gaz ! Il reste très peu de photos de mon grand-père. Et, pour cause ! Bel homme, un brin dandy, il avait du sucés auprès des femmes et quelques excuses… Victorine : plus proche des " dames aux chapeaux verts " que de la femme fatale. Les photos montrent une jolie femme au tempérament bien trempé et parfois ubuesque. Les hommes étaient pour elle : encombrant ! Grand-père a quand même fabriqué, avec mémé, un chef d'œuvre, mon père. Original, il s'appelle Georges, comme son père. Pas compliqué la famille ! Je crois qu'après cet exploit m'a grand-mère épuisa le reste de sa sensualité. Mémé se vengeait de son mari en coupant systématiquement sa tête… sur toutes les photographies, sauf celle du Casino. Je connais la tête de mon grand-père avec une seule photo ! Une autre photographie me marquait. Le trio posait chez le photographe, pour la postérité. Grand-père sans tête, grand-mère le chignon soigné et papa les cheveux longuement bouclés, en robe, avec un cerceau… Je restais énigmatique et troublé devant ce gamin de 10-11 ans, habillé en fille ! Mais, papa était viril, puisque je suis là avec mes deux frères et ma sœur à venir… Combien de fois ai-je regardé les albums ? Albums qui montraient des photos terrifiantes de Chine et d'autres pays lointains. Les photos je peux toujours les contempler. Entre le réalisme des albums et l'histoire de la famille ? Le temps a véhiculé le fantastique. Mon imaginaire s'est fixé sur un passé consistant. Il a existé. Etonnant, ces voyages lointains et " exotiques " ? Quelque soit la vérité celle que je me suis forgée ou les mystères qui l'entourent, il y a bien eu une riche histoire. Les albums témoignent d'une trajectoire, hors du commun, pour l'époque. Ce terreau est l'humus de mes années de jeunesse, le fruit de mon bonheur. Il y a la Chine, l'extrême orient de papa et la rencontre avec maman…
Le papa de Victorine, était chef de la gare de Nantes. Il a participé à la grande aventure du chemin de fer, le 19 ème siècle … En ce temps là, le chef de gare figurait parmi les notables. Victorine Brassard est une privilégiée, éducation, études, cours de violon, les chœurs de la cathédrale de Nantes… Cette éducation donne, à ma grand-mère, une force pour traverser les épreuves. A la mort de son mari elle travaille à la pharmacie de Paris. Une maîtresse femme trône derrière le comptoir en bois sculpté. La pharmacie de Paris est une institution à Nantes. Papa évolue, en fils unique, entre les avatars d'un couple compliqué et une veuve n'ayant pas beaucoup de disposition à élever un enfant. C'est papa ! L'enfant, l'adolescent, l'homme de Chine, l'homme de ma mère. Et moi j'arrive au milieu de cette histoire ou l'ennui n'existe pas.
Après les bombardements de Nantes par les Américains, mémé n'a plus de maison. C'est le déclin d'une femme de caractère que le destin a pris en main. Papa ira chercher mémé à Nantes, ramènera les quelques meubles témoins de la splendeur passée. Oui, ma grand-mère aurait pu être une princesse.
Je pense à elle, retraçant cette histoire, face au petit bureau Louis-Philippe qu'elle m'a donnée. Le bois est patiné et gravé de temps d'humanités. Ce bois matière vivante, modeste héritage, trait d'union entre la mort et la vie, entre la vie et la mort qui devient belle. Une présence, un lien perpétuel qui relie le ciel et la terre . Ma grand-mère arrive au 60 de la rue de Ménilmontant. Elle loge dans une seule pièce. Un modeste atelier d'un artisan juif, déporté par la dénonciation du " bon français ". La police de Vichy, avec les grands bruits de sa bassesse, déloge un homme, paisible. Ce ne sont plus des hommes, seulement des instruments de la doctrine des imbéciles. Le pouvoir de nos hontes… La pièce est sombre. Deux fenêtres, une grande et une petite. Elles donnent sur la cour. Le lieu de temps de scènes pittoresques et d'interdits rieurs. A gauche de la grande fenêtre, la commode ancienne rescapée de la guerre, deux vases rococos, un coffret magique en verre, une bonbonnière. Mémé ouvre les tiroirs avec une paire de ciseaux. Les serrures ont été forcées par les scouts de Nantes pour sauver, en toute hâte, papiers, argent… Sa maison n'avait plus d'escalier, la ruine. A l'opposé, de la commode, l'évier en ciment fabriqué par l'ancien " occupant ". La cuisinière à charbon et son réservoir d'eau chaude, l'armoire de sinistré offert par le gouvernement. Au milieu de la pièce la table recouverte d'une toile cirée, mon bureau Louis-Philippe. Le trou béant de son tiroir perdu dans les bombardements. Papa a bricolé un tiroir de remplacement avec quelques clous, encore ! En route pour le concours Lépine. Un lit prêté par des cousins généreux, sur le moment ! Que d'histoire quand ils voudront le reprendre ! Ils ne l'auront pas. En entrant, le lit s'imposait à deux mètres de la porte. Une grande couette rouge foncé. Je me blottissais, dedans, en écoutant mémé me raconter les contes de Grim. Elle racontait bien. A côté du lit le poste de radio, imposant. Je suis resté des heures à écouter National, le France Musique de l'époque. Sur les ondes courtes, en tournant délicatement le bouton, on voyageait à travers le monde. Chez ma grand-mère je passais une partie de mes jeudis et beaucoup de dimanches. Facile ! Juste un étage à descendre pour me couler dans un univers passionnant. Tous les jeudis midi je mangeais avec mémé. Mémé était gourmande ! Moi, je dévorais. Elle était contente de me faire plaisir. Elle m'offrait, en ces temps difficiles, le rituel bifteck à l'ail avec du persil et du vrai beurre. Fameux !
L'ail, ça chasse les vers !
Les mouches aussi. Le beurre ne manquait pas. Les pommes de terre, entières, bien dorées, à la graisse d'oie, accompagnaient le tout ! Un repas léger… Le " vin du postillon " pour mémé et du vin et de l'eau pour moi. Complicités délicieuses et nourricières… Le dessert : une énorme religieuse à la crème débordante et un éclair au chocolat pour moi. Après, je me logeais entre la fenêtre et la commode sur un gros carton contenant des restes du déménagement de Nantes, les souvenirs de grand-mère, son passé rescapé… Plusieurs coussins dessus, mon coin stratégique et confortable, avec une vison complète sur la cour. Mémé m'ouvrait le tiroir de la commode avec sa paire de ciseaux. Le tiroir du bas. Dans une boîte en fer, de la pharmacie de Paris, mes cigarettes… Grand-mère faisait sécher des queues d'ail, oui ! Bon pour les vers aussi ! Je fumais fièrement. Par la suite je n'ai jamais eu de vers et ne suis pas devenu fumeur. Recette de bonnes femmes ? J'étais un enfant calme. Je pouvais rester des heures à lire, à jouer dans mon coin, sans bruit. Grand-mère m'aimait bien. Moi aussi. Mes frères, ma sœur plus tard, n'eurent pas la chance d'une telle relation. Question de compatibilité de caractère des uns et des autres. Et Victorine avait du caractère !
VI
Papa accourait :
Dépêchez-vous, le taxi est là, rue Sorbier. Il attend.
Les valises ! Mes frères les portaient sur l'épaule. Oh, hisse.
Maman, " c'est pas possible " ! Elles sont plus lourdes que l'année dernière ! Mais non, mais non !
Papa s'énervait et avait bien du mal à saisir la dernière valise.
Aidez-moi, vous autres, bon sang !
Maman gagnait quelques rougeurs. Mon cœur palpitait. Je suivais papa en marchant en canard, chargé comme un petit mulet. Maman arrivait, avec le casse croûte et un autre sac de dernière minute… C'est la première année qu'on prenait le taxi. Descendre la rue de Ménimontant pour aller chercher la station de métro tournait au tour de force. Le spectacle était grandiose. Je n'en retiens que quelques images que je vous laisse imaginer.
En revoir, Madame Karle !
Nous embrassions grand-mère. Je m'attardais et maman s'impatientait pour traverser la rue Sorbier. Grand-mère nous regardait partir et quitter le 60. Au coin de la rue Sorbier et de la rue de Ménilmontant, le taxi G7 attendait. Une première valise sur la galerie, une deuxième !
M'sieur-dame, c'est pas possible, je n'peux pas me charger comme ça !
Papa allait au secours de Yves et Hubert et embrassait sa mère.
Ne vous inquiétez pas, on va se pousser, mon mari montera devant avec le gosse.
Mais, je suis en surcharge !
Mon mari est commissaire de police, vous ne craigniez rien, rassurez-vous ! Il travaille à la Préfecture de POLICE…
La malice de maman opérait. Elle savait parler aux hommes…le coin de l'œil malicieusement irrésistible… Elle était belle ma maman. Et papa avait toute la prestance d'un Divisionnaire…
Bon, bon, cn'est pas sérieux. Bien, puisque votre mari est commissaire à la Préfecture ! Allons y !
J'ai cru pendant des années, jusqu'à l'adolescence prolongée, que mon père était commissaire de police. Maigret et Bourel n'avaient qu'à bien se tenir. J'étais fier ! J'y croyais tellement que personne, mais, vraiment personne, ne mettait ma parole en doute. Un peu plus tard, devinant que mon père possédait moins de galons que prévu, je restais un menteur convaincu et persuasif. Tard, dans la vie combien de policiers menaçant m'ont rendu " justice " devant mon aplomb incroyable ? Et puis, en fin de carrière, la réalité rejoignait presque la fiction. Faute avouée à moitié pardonnée. Mon père sera toujours commissaire le reste de sa vie, intronisé, par ma mère, pour l'éternité. Sacré maman !
Allez, les enfants, on monte derrière.
Papa et le chauffeur fixaient deux valises sur la galerie. On en poussait deux autres dans le coffre. Il restait ouvert, maintenu par une ficelle. Sur les genoux nous avions, tout le supplément.
Ah, bin dites donc, msieur-dame, vous partez pour combien de temps ?
A la réponse, le gouailleur parisien restait stupéfié. Le taxi amorçait la rue de Ménilmontant. Mémé nous donnait un signe de la main avec madame Risse et le marchand de journaux. Direction gare de Lyon !
Notre Dame de la Croix garderait mon village.
La rue s 'animait. Le taxi empruntait les rails de l'ancien tramway. Les pavés de la rue faisaient vibrer le taxi. J'étais sur les genoux de papa, à l'avant, fier, le nez sur la pare brise. Maman trônait au milieu de la place arrière. Divers bagages hétéroclites lui bordaient le visage. Mes deux frères, de chaque côté, arboraient le regard espiègle des grands jours …
Le " Ménil Palace ", à gauche, le cinéma de temps de plaisirs… La salle de quartier. Au plus loin de ma mémoire remonte des vagues de sensations joyeuses. Vers les années cinquante, il y avait, encore, la petite scène profonde et ses rideaux. Toute une magie émergeait de ses rideaux. Le cinéma permanent n'existait pas. La séance à 21 heures ou rien du tout. Le dimanche deux séances, Une, l'après-midi et l'autre, le soir. Le jeudi, deux en matinée. Là, j'étais le roi. Mon père, commissaire de police, comme chacun sait, possédait une carte gratuite permanente pour les " besoins " du service. De même qu'au théâtre, à cette époque, une place était réservée au commissaire… (que papa remplaçait !) et au pompier ! De plus, papa, pour services rendus, possédait une seconde carte. C'est mémé et moi qui en profitions. Et, pas qu'un peu ! J'ai vu tous les films, le plus souvent avec ma grand-mère. Plus grand, je sortais avec maman et papa à la séance du dimanche après midi ou du samedi soir. Au Mesnil Palace, on saluait beaucoup de gens. Au cinéma de quartier, on causait dans une effervescence décontractée. Bonbons, esquimaux Gervais, criaient les ouvreuses ! La sonnette, la lumière de la salle baissait doucement. " Chut, ah, taisez-vous ! " Le voisin raclait la gorge, des rires, un bruissement qui s'estompe… Le documentaire, le plus souvent ennuyeux, pour débuter la séance. Les rideaux se refermaient. Puis, le cocorico des actualités projetait son image sur le premier rideau qui s'ouvrait à nouveau. Celui du fond de scène, une seconde après entrait en mouvement dans une espèce de valse. Le monde défilait et donnait du temps au temps… Les rideaux se refermaient l'un après l'autre et de nouveau le premier s'ouvrait sur la scène illuminée. Magie de l'attraction avec le prestidigitateur, l'acrobate ou le comique en herbe. Entracte, valse des rideaux. Dans presque tous les cinémas de Paris le rôle des rideaux de scène revêtait une place importante. Ce mouvement élégant du tissu participait à la fête. Une partie intégrante du spectacle avec l'attraction. Il y avait beaucoup de belles salles de cinéma à Paris. La grande époque du spectacle, son cérémonial, une joie gourmande d'un public vivant. Vivant après tant d'années de drames, de combines, de trahison, d'héroïsme, de courage…
Pendant des années j'ai fabriqué des scènes de théâtre en carton, puis en bois, avec des machineries. Le mécano m'aidait à construire mon théâtre, une manivelle, une pile électrique avec une ampoule… Les guignols suivront et ma petite sœur et deux cousins seront mes seuls spectateurs. J'ai passé des heures à poursuivre mes rêves. Les plus fort, ceux qui ne m'ont jamais quitté.
Toute mon enfance est marquée de cinéma, de théâtre et de cirque, de spectacles divers, d'opéras, de proximité avec la musique, les artistes. Le théâtre de Ménilmontant, le théâtre de la Porte Saint-Martin avec le patro, le guignol des Buttes Chaumont, les chanteurs de rue, et en vacances combien de fêtes ? Mon premier grand souvenir de théâtre a marqué mes 11 ans.
Maman, maman il joue une pièce drôlement bien au théâtre de l'Odéon. " Ca se passe à Venise, c'est de 'chakespire' ! On y va ? Maman, si ! "
L'affiche me séduisait plus que l'auteur…
Le Marchand de Venise de William Shakespeare, joué par un prodigieux comédien, Daniel Sorano. Sorano qui enchantera les premiers écrans de l'ORTF, dans Cyrano de Bergerac. Epoustouflant ! Une matinée de théâtre inoubliable. Le seul talent d'un comédien sublime donne à un enfant la joie d'aborder un grand auteur. L'émotion, la sincérité, le don de soi sont communicatif. Une belle leçon ou la vie n'a pas d'âge. Le talent, la beauté, la passion sont semence d'espoir pour soutenir et construire, humbles et efficaces, la raison de vivre et d'espérer. Voilà mon éducation et mon école qui expliqueront, plus tard, que le cancre, hors du moule, a de l'érudition. J'ai eu la chance extraordinaire d'apprendre au quotidien ce que les manuels scolaires ne me diront jamais. J'avais l'appétit de dévorer ce que l'école ne me donnait pas. J'engrangerai tous les jours de ma jeunesse à mon adolescence. Cette soif de découvrir ne m'a jamais abandonné, curieux de tout ce qui éveille l'homme à rompre sa bêtise. Et maman montait le grand escalier de l'Odéon. Sa belle robe de soirée, noire, ondulait sur les hanches. Les marches portaient le fils et la mère chacun dans son royaume. Le petit Prince et la princesse… Saint Exupéry et Sisi Impératrice.
*
Le grand film : silence. C'était bien avant le cinémascope. Le son nasillard sortait d'un petit écran qui paraîtrait aujourd'hui ridicule. Cinéma paradisio pour un enfant émerveillé de cette image qui déroulait, sur une simple toile blanche, des histoires fabuleuses. Quand je n'étais pas au cinéma avec mémé, mon frère Hubert m'emmenait " au patro ". Hubert était projectionniste bénévole. Hubert avait une tendresse maternelle pour son petit frère. Plusieurs fois j'eus le grand privilège d'entrer dans la cabine. Le fantastique m'écarquillait les yeux. Pendant les films, au balcon, je me tenais juste en dessous de la petite vitre carrée qui laissait passer le rayon de lumière jusqu'à l'écran. Le patro ! que de souvenirs nourriciers …
*
Le sifflet de l'agent de police me sortait de mes pensées. " C'est nous les agents de la circulation, circulation…. " Combien de fois m'a t'ont appelé " le doux ténébreux " ? Brusque coup de frein devant l'agent au carrefour du boulevard de Belleville et de la rue de Ménilmontant ! A gauche l'entrée du Père Lachaise, à droite vers Belleville. Le " bâton blanc " donnait un autre coup de sifflet strident, et force à l'autorité, les quelques automobiles, de part et d'autres s'arrêtaient. Le chauffeur de taxi bombait le torse. Il semblait dire : " Vous savez qui j'ai dans ma voiture ? " Nous partions tout droit, République, Bastille et…gare de Lyon.
VII
Lundi 16 juillet aux environs de 8 heures du matin, gare de Lyon, Paris. Notre taxi semble arriver de Tombouctou. La cohue est indescriptible. " Porteur, porteur " ! Les Klaxons, le bruit sourd des moteurs dans cette plaque tournante d'une grande gare parisienne. La gare avait les sons et les odeurs des années cinquante. Papa, commissaire de police fraîchement nommé par…maman, s'activait nerveusement à descendre les valises. Le chauffeur gagnait en respect impressionné par les galons de police. Papa suait à grosses gouttes, ne sachant pas toujours comment maman, par son espièglerie, lui facilitait la vie. Maman et moi, on suivait les valises fatiguées, couvertures pendantes, prêtes à rendre l'âme. Pas possible de se perdre. La famille " Duraton " était " remarquable ". Quinze jours auparavant j'étais venu avec papa, en autobus, (un voyage !) pour louer les places. Le nombre de guichets m'impressionnait. Les avantages de la carte de Police conjugués avec celle de la famille nombreuse participaient à rendre les vacances possibles. Venir louer les places répondait à un cérémonial, partie intégrante de la joie du départ.
Nous ne passions pas inaperçu. Avant d'arriver au quai, nous faisions plusieurs pauses. Les valises étaient tellement lourdes ! Papa s'essuyait le front, mes frères aussi. Maman s'asseyait sur… une valise et le chœur entonnait :
" M a ma n ! ". Elle se relevait, promptement, sous l'œil amusé des voyageurs.
L'équipée arrivait, enfin, au pied du contrôleur.
Billets, m'sieurs dames !
Un contrôle ? Il tenait plutôt de l'arrêt et du passage de quelques rescapés de la campagne de Russie. Enfin, on avait deux mois et demi pour se reposer ! Mes frères et papa, assis par terre, au pied des prises de guerre. Maman et moi face à la SNCF. L'employé plaçait sa casquette en arrière et regardait ma mère. Maman, avec un flot de paroles, cherchait les billets qu'elle ne trouvait pas. Je regardais un peu effaré. Des sacs débordaient une variété d'objets inattendus. Maman abordait le fond du sac puis, repartait vers un autre. Les gens s'impatientaient. La file d'attente s'allongeait.
Alors, la p'tite dame, c'est pour aujourd'hui ou pour demain ?
Je rougissais pour ma mère. Papa dodelinait de la tête. Mes frères restaient les yeux dans le vague, mine de rien. Et, maman de répondre :
N'vous inquiétez pas, le train ne partira pas sans vous, vous êtes important, très important !
Elle insista sur le deuxième important… L'aplomb de maman laissait couard, le gros monsieur. C'est vrai qu'il était énorme. Hubert et Yves riaient d'un même élan. Papa gloussait intérieurement, devant l'homme interloqué. Gamin, je restais décontenancé.
" Minute ! C'est bon ! Voilà, Monsieur le contrôleur ! " dit-elle victorieusement. Quai numéro 11, voie B…, suivant, s'il vous plaît !
L'équipée reprenait son chemin et ses forces pour rejoindre, enfin, la voiture de 2ème classe. La vapeur envahissait la gare. Elle s'échappait de dessous la voiture restaurant, bleu et or. Nous quittions la verrière de la gare pour rejoindre la deuxième voiture du convoi, en tête de train. Stop ! Ouf ! Papa prenait les billets des mains de maman, d'une autorité retrouvée. Il montait dans la voiture à compartiments. Côté couloir, il ouvrait la fenêtre retenue par une grosse lanière de cuir.
Passez-moi les valises !
Hubert et Yves s'exécutaient. Une à une : quatre valises énormes, péniblement, se hissaient à hauteur de notre compartiment. Le reste des bagages fut prestement expédié. Nous montions, maman et moi vers le train de toutes les aventures. Mon Orient Express ! Marchepied en bois, couloir et compartiment… En entrant, à droite, un couple de sexagénaires se tenait debout, effrayé. Sur les banquettes gisait notre trésor de guerre, valises et divers paquets. Et une et deux, chaque valises rejoignaient le filet, en débordant allègrement. Coin fenêtre pour le petit et maman. Le couple s'asseyait après quelques formules de politesse échangées.
" Pardon ", et les genoux s'entrechoquaient.
Avec papa et mes frères on rejoignait le quai avec apaisement. Maman … allait conquérir le compartiment, pas de problème. La femme et l'homme seraient apprivoisés pour toute la durée du voyage. Nous approchions du monstre d'acier et de son wagonnet de charbon. Mon souvenir reste vague mais il est imprégné de cette grosse locomotive, les bielles impressionnantes, l'odeur, le bruit, la tête des cheminots. Mon cœur se serre quand je vois aujourd'hui de vieux films, le bruit sur les rails, le sifflet, les tunnels et les escarbilles… souvenirs encore, souvenir d'un temps, nostalgie, oui. C'est beau la nostalgie quand elle vous donne la force de l'avenir.
Les portes claques, le haut-parleur : " les voyageurs pour,… attention au départ, attention au départ, fermez les portières ! Le train s'ébranle. Papa et mes deux frères sont dans le couloir, cheveux dans le vent. Moi, je colle mon front à la vitre, les yeux écarquillés. Paris s'éloigne et défile sa banlieue, le train prend de la vitesse, la Seine, les arbres, l'herbe, les champs, une vache, un paysan, un garde barrière… Des noms qui ont un sens, une consistance, un parfum, une humeur, la France rurale dans la dureté de sa tendresse, de son travail, des valeurs, de la main qui se tend, calleuse et propre d'aimer… J'étais bien.
Je m'endormais, dormais pour m'envoler dans mes souvenirs, dans le désordre des rêves et de leur volupté. Mes rêves ne sont pas imaginaires. Le train file à toute vapeur et me laisse le temps de m'en rassasier…
VIII
Tac à tac, tac à tac, le train file à toute allure. La grosse Pacific arrache les voitures à la capitale. Dans chaque compartiment, on s'observe, on se parle, on se chamaille, on rit. Il y a la première classe, il y a la deuxième classe, le soufflet entre les voitures ou on aperçoit les rails, l'air, le bruit. Ce soufflet qui sépare deux classes, fossé infranchissable de deux mondes qui n'ont plus rien à se dire. Pourtant la guerre est si proche. Réfugiés dans les caves d'immeubles, pendant les bombardements, c'était classe unique ! Je me rappelle même des voitures de troisième classe. Le clergé, la noblesse et le Tiers Etat. C'est la lutte finale, les congés payés et l'aventure… Je dors béatement. Je vagabonde à grands pas dans ma tête de gamin de Paris.
Le 60 ne fait pas relâche. Mémé est seule. Elle ne s 'ennuie pas. J'ai hérité de ce cadeau. Mémé a ouvert ses persiennes qui donnent sur la cour centrale. Accoudée quelques instants sur le rebord de la fenêtre, elle prend le pouls de la journée. Le temps orageux a fait place au soleil. Il se montre derrière les cheminées d'en face. Une à une les fenêtres laissent entendre des bruits familiers. René, le voisin de mémé, passe la cour, cigarette à la bouche, savates traînantes. Direction l'épicerie pour remplir son sac à provisions de ses bouteilles de rouge, journalières. Il se sert, prend à la tireuse, chez Monsieur Risse. Ca me fait penser à " Dubon, Dubo, Du bon Dubonnet. Une réclame qui m'amusait sur les murs des galeries reliant chaque station de métro. Peu après Juliette, non moins alcoolique, impose causette à ma grand-mère. Les malheurs de Juliette impressionnaient mémé. Elle compatissait. Juliette était gentille avec moi. Mais, Quand René avait bu plus qu'il ne fallait, il hurlait, cognait, cassait. Drame du quotidien que je ne pouvais déchiffrer. La voisine d'en face criait plus fort. " C'est pas fini, non, ce vacarme ? Si ça continue j'appelle la police, pas possible… !" et elle se retirait en marmonnant. La voisine du dernier étage, le quatrième, la bourgeoise à l'air pincé, arrosait ses fleurs. Seul le quatrième étage possédait un grand balcon. Mémé sortait la tête pour râler, encore ! De l'eau dégoulinait sur le rebord de sa fenêtre ! Grand-mère lavait tous les matins le rebord de la fenêtre à deux battants, avec de l'eau de javel. Elle n'était pas contente et le faisait savoir. Combien de fois ? Auparavant elle portait et déversait son seau hygiénique (comme elle disait) " aux chiottes " du demi-étage. Aucune avarice sur la javel. Les WC ? Les plus propres de l'immeuble ! Et Mémé, sentait bon le savon de Marseille. Un gros savon cubique qui reposait sur son gant. A coté, un verre contenait le dentier de mémé. Au début, j'ai eu peur. Puis, voyant mémé parler bizarrement, les lèvres pincées, je compris peu à peu. Les dents de mémé baignaient, toute la nuit, dans le bicarbonate de soude. Impressionnant ! Je me rappelle le geste et les mimiques pour recaser dans sa bouche, la panoplie de fausses dents et son armature de ferraille. Spectaculaire !
Moi, je dormais dans mon hamac chaudement et délicieusement bien. Le train fonçait vers mes rêves.
Roman à suivre au bon vouloir d'un éditeur, de vos réactions, de vos encouragements…. Merci !
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|  | |  | | Le MenilPalace |  | | Au 38 rue de Ménilmontant... |
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